« Bi-attitude », glamour, échangisme… Quand l’Ifop entretient les clichés sur la bisexualité

Peter Salanki

Le 3 février, le plateforme française du site LGBT Unicorn Booty a publié une tribune de notre association signalant la biphobie d’une étude de l’Ifop. Nous en reproduisons ici le contenu.

Publiée le 1er février, l’enquête «To bi or not to bi?» réalisée par l’Ifop pour le site de vidéos pornographiques Référence Sexe révèle de nouveaux chiffres sur les comportements sexuels et affectifs des femmes lesbiennes et bisexuelles en France. L’étude réalisée en décembre 2016 montre une augmentation du nombre de femmes affirmant avoir déjà été attirées par une autre femme, ainsi que du nombre de femmes déclarant avoir eu des rapports sexuels avec une femme au cours de leur vie. Selon les données recueillies, 4% des femmes interrogées se définissent comme lesbienne ou bisexuelle et 6% ne définissent pas leur sexualité. Si l’Association des journalistes LGBT (AJL) salue évidemment cette volonté de recueillir des données sur la bisexualité et l’homosexualité féminine en France, certains aspects et termes employés nous ont alerté.e.s car ils entretiennent des idées reçues à l’encontre des femmes bisexuelles et de leurs comportements.

En premier lieu, les termes hasardeux de « bi-attitude » ou de « bi-curiosité » qui apparaissent dans l’analyse de l’enquête posent problème. Associer la bisexualité à une « attitude » ou à de la « curiosité » laisse penser que la bisexualité n’est pas une orientation sexuelle à part entière, mais un entre-deux entre hétérosexualité et homosexualité, voire une phase ou une période d’expérimentation.

L’analyse de l’enquête évoque ensuite la pratique du « girls kissing », autrement dit le fait d’embrasser une fille sur la bouche, comme un « geste répandu » chez les moins de 25 ans. Mais l’Ifop assure que ce comportement n’est pas du tout à mettre en lien avec l’homosexualité ou la bisexualité. Si des jeunes filles s’embrassent c’est « dans une optique de séduction des garçons de leur âge ». Plus loin, l’analyse assure même que le fait d’embrasser une fille sert « alors à exciter les autres ou à attirer leur attention ». Autre élément problématique : Si 18% de femmes interrogées affirment avoir déjà été attirées par une autre femme, l’Ifop affirme que ce n’est pas une question de désir … mais plutôt une volonté de « bénéficier elles-mêmes du savoir-faire d’une autre femme en matière de cunnilingus (19%) ou de pénétration vaginale (18%) ». Par ces différentes affirmations de l’Ifop, les femmes lesbiennes et bisexuelles sont assujetties à des moyens d’assouvir un fantasme, que ce soit à l’égard des hommes hétérosexuels, mais aussi à l’égard des femmes qui pourraient être attirées par une autre femme au cours de leur vie.

Les réponses recueillies semblent avoir été analysées par un regard masculin hétérosexuel sous le prisme de la pornographie mainstream et des représentations stéréotypées de l’homosexualité féminine qui en découlent. Référence Sexe, le site à l’origine de l’étude, ne s’en cache d’ailleurs pas : « Face à l’appétence croissante des amateurs de films X pour les scènes de plaisirs saphiques – en tête des catégories les plus recherchées sur les sites pornographiques, le site Référence Sexe a souhaité en savoir plus sur un sujet autour duquel il existe beaucoup de fantasmes mais peu de données », peut-on lire en introduction. Par exemple, dans la partie justement consacrée aux fantasmes, l’enquête se penche sur le sujet des « plans à trois » et inclut dans cette partie les résultats des hommes ayant répondu au questionnaire. Ramener la bisexualité à des pratiques comme l’échangisme ou le libertinage est un cliché biphobe dénoncé par les personnes bisexuelles.

Enfin, pour l’Ifop, « le coming out bi de nombreuses célébrités (ex : Drew Barrymore, Angelina Jolie, Lindsay Lohan, Amber Heard…) contribue d’ailleurs aussi à une « glamourisation » de la bisexualité qui renforce sans doute son côté « tendance » auprès des jeunes ». C’est ce qu’affirme le directeur du pôle Politique / Actualité à l’Ifop François Kraus. Pourtant et comme le rappelle régulièrement l’AJL, le coming-out d’une personnalité publique peut avoir un impact réel en terme de visibilité, notamment auprès des jeunes LGBT. Reléguer les femmes qui parlent ouvertement de leur bisexualité à une tendance, un effet de mode, les accuser de vouloir se mettre en valeur ou d’attirer l’attention, revient à les dénigrer et à minimiser la portée de leur geste. «Cette plus grande affirmation de tendances homo ou bisexuelles dans la gent féminine traduit une évolution des normes sexuelles en vigueur qui ne peut pas être que le fruit de l’exposition aux scènes de lesbiennes présentes dans les films X» affirme plus loin le directeur du pôle Politique / Actualité à l’Ifop. Il est étonnant de voir qu’un lien avec la pornographie est établi pour analyser l’enquête, alors que les résultats présentés ne font aucune mention de la consommation de films X auprès des personnes interrogées.

En soulignant les différents termes et partis pris problématiques de l’analyse de l’enquête de l’Ifop, l’AJL souhaite avant tout alerter sur le danger que représentent les préjugés et stéréotypes à l’encontre des personnes bisexuelles, un groupe trop souvent invisibilisé dans la société.

Pour aller plus loin, retrouvez dans le kit «Informer sans discriminer» de l’AJL nos conseils pour traiter les sujets liés à la bisexualité sans tomber dans les préjugés.

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