Choisir les bons mots : éviter la discrimination, la hiérarchisation des sexualités et l’invisibilisation des personnes LGBT

Où est le problème?

Par maladresse ou par manque d’information, les journalistes emploient ou reprennent des termes approximatifs, inexacts voire dépréciatifs ou injurieux pour les personnes dont il est question. Or les mots sont, concernant ces sujets, particulièrement importants. Pourquoi ne pas choisir d’utiliser, pour une information plus efficace, des mots précis, clairs et positifs ? Voici quelques pistes.

Attention, pente glissante!

«Mariage gay»
Quand les LGBT retirent de l’argent, on ne parle pas de retrait gay. Quand ils-elles refont leurs passeports, ce n’est pas un passeport gay. Quand ils-elles se marient, ce n’est pas non plus un mariage gay. C’est un mariage, tout simplement (civil, pour ceux-celles qui l’auraient oublié). Maintenant que la loi s’applique, plus la peine d’utiliser des expressions qui laissent croire qu’il existe un mariage spécifique pour les couples homos.

«Avouer son homosexualité»
On avoue un crime, pas une orientation sexuelle. Dire «avouer son homosexualité» entretient l’idée qu’il s’agit d’une faute, de quelque chose de honteux. Préférons donc «faire son coming-out». Ou, pour les plus francophiles, «révéler» ou «annoncer son homosexualité».

«Un-e célibataire endurci-e», un «fervent amateur de Proust»
Quand il s’agit de leur vie amoureuse, combien de people et d’artistes sont encore décrits comme des «célibataires endurci-e-s»? Combien de personnalités «protègent jalousement leur vie privée»? Certains sont même de fervents «amateurs du Charlus de Proust» et certaines des «fans de Violette Leduc»!

Hy-po-cri-sie ! En outre, les initié-es comprendront les allusions mais les autres ne se douteront de rien. Quand il s’agit d’évoquer la vie privée d’une personne,ces paraphrases sont, d’une certaine façon, une manière d’’invisibiliser les personnes LGBT, et de faire comme si, dans la société, ces amours-là n’existaient pas tant qu’elles ne sont pas vraiment nommées.

Pour dire qu’une personne est (ou était) homosexuelle, évitons donc les allusions et les circonvolutions et écrivons… eh bien qu’elle est (ou qu’elle était) homosexuelle. Ce n’est pas si grave, vous savez…

Une «famille normale»
Si ce n’est pas pertinent pour le sujet, vous conviendrez qu’il n’est pas utile de donner des précisions sur l’orientation sexuelle des membres d’une même famille. Toutefois, si l’on souhaite vraiment faire la distinction entre les familles, n’opposons pas dans une même phrase la famille «normale» à la famille «homoparentale» ou bien la famille «classique» à la famille «atypique». Parlons tout simplement de familles hétéroparentales et de familles homoparentales. En outre, les «parents» qui composent ces dernières ne sont pas à mettre entre guillemets (au sens littéral et figuré). Comme les autres, les personnes LGBT sont des mères, des pères, des beaux-parents, des épouses, des maris, des divorcé-es, veufs et veuves, etc. Et en ce qui concerne la famille normale, qui peut se targuer d’en avoir une?

«Toutes les femmes rêvent d’un homme qui…»
Les médias font trop souvent comme si leurs lecteurs/auditeur-trice-s/téléspectateur-trice-s étaient tou-te-s hétérosexuel-le-s mais ce n’est pas le cas ! Vous voilà chargé d’un reportage consacré aux conflits au sein du couple? Aux meilleurs endroits pour se dire
«Je t’aime» à Brest? A la rentrée des classes? Au stress au travail? Pourquoi ne pas demander leur avis aux LGBT? Dans les sujets société ou lifestyle, la parole est en effet quasiment toujours donnée à des personnes hétérosexuelles. Pourquoi ne pas diversifier votre panel «Monsieur et Madame tout-le-monde»?

A éviter aussi, autant que possible, les généralisations qui ne sont valables que pour les personnes hétérosexuelles: «Toutes les femmes» ne rêvent pas forcément «d’un homme qui…» et tous les hommes ne cherchent pas à savoir «comment la combler»…

«L’avis du psy»
Il n’est pas nécessaire d’avoir recours à des interventions de médecins, de psychiatres ou de psychanalystes pour traiter de la question de l’homoparentalité ou de la transidentité. Surtout lorsque l’on traite le sujet d’un point de vue social ou juridique. Cette démarche revient en effet à pathologiser les LGBT. Or, l’homosexualité et la transidentité ne sont pas des maladies.

Le coming-out, une info tout sauf anodine

Quand le plongeur Tom Daley annonce qu’il est bisexuel, il faut considérer que le coming-out de ce champion olympique est une information importante. Il ne s’agit pas seulement de sa vie privée. La société (parents, ami-e-s, collègues, administration, etc.) présuppose souvent que nous sommes tous et toutes hétérosexuel-le-s. Pour les personnes LGBT, faire son coming-out, c’est arrêter de jouer la comédie et de se cacher. C’est aussi rappeler que la société est diverse et que la communauté LGBT l’est aussi. C’est également offrir aux jeunes LGBT des références pour se construire et ne pas avoir honte de leur orientation sexuelle ou de leur identité de genre. Le coming-out n’est donc pas forcément une info anodine à reléguer aux pages people. Il ne faut pas sous-estimer sa dimension politique. Par ailleurs, lors d’une interview, ne présumons pas de l’orientation sexuelle de l’interwievé-e. Posons plutôt des questions ouvertes qui leur permettent d’évoquer librement leur vie amoureuse. A il-elle de voir ensuite s’il a envie d’aller plus loin. Quand on y pense, toutes les comédiennes n’ont pas forcément un amoureux!

L’outing

L’outing est le fait de révéler publiquement l’homosexualité d’une personne sans son consentement. Aux États-Unis et au Royaume-Uni, il a été utilisé contre des personnalités gay ou lesbiennes qui soutenaient des politiques homophobes. En France, Jean-Luc
Romero a fait condamner en 2004 un magazine qui l’avait outé, pour atteinte à la vie privée. Depuis, peu de journalistes s’y risquent. Pourtant, en 2005, la justice a débouté Marc-Olivier Fogiel et Stéphane Bern de leurs plaintes contre l’Expansion, car les juges ont considéré que les deux personnalités avaient déjà donné des indications sur leur orientation sexuelle dans la presse et qu’il n’y avait donc pas atteinte à la vie privée. Et dans un livre paru en décembre 2013, Octave Nitkowsky a révélé l’homosexualité de deux responsables du Front national dont Steve Briois. La cour d’appel de Paris a décidé que l’homosexualité du plus connu pouvait être mentionnée, vu son rôle politique. N’est-ce pas en effet une information valable que de souligner les incohérences d’un homme politique? Pourquoi mentionner spontanément la vie privée des hétéros et taire celle des homos?

Pour aller plus loin

«Petit pédé, grosse gouine, sale trans»: des insultes passibles de poursuites

Voici trois des insultes à caractère homophobe et transphobe les plus élégantes et les plus répandues. Heureusement, depuis 2004 pour les homophobes et 2013 pour les transphobes, elles sont passibles de poursuites. Ainsi, si une personne interviewée emploie des termes injurieux, n’hésitons jamais à la relancer lors de l’interview par des questions de type « Êtes-vous conscient-e que ? » ou encore à mettre ses propos en perspective lors de la rédaction de l’article ou de l’écriture d’une voix-off.

Il faut également savoir que les populations stigmatisées peuvent parfois se réapproprier les injures dont elles sont les victimes. Ainsi, par exemple, la communauté afro-américaine s’est-elle emparée du mot «nègre» pour s’autodésigner. De même, les mots «pédé» et «gouine» sont largement repris par les homosexuel-le-s. Par cette réappropriation («Oui, je suis pédé», «Oui, je suis gouine»), la «victime» vide l’insulte de son caractère injurieux et revendique avec fierté son appartenance à une minorité stigmatisée. Dans ces cas-là, on peut garder ces propos tels quels.