La traque de Bruce Jenner : Pourquoi le temps de la « transition » des médias est venu

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Célébrité aux Etats-Unis et membre de la très télévisuelle famille Kardashian, Bruce Jenner a fait durant une interview à la chaine ABC son coming out trans. « Je m’identifie en tant que femme », a-t-il confié à la journaliste Diane Sawyer. Mais durant les semaines précédant cette annonce, Bruce Jenner a été la cible de nombreuses attaques particulièrement violentes, entre photomontages grossiers et clichés volés. Une preuve du traitement voyeuriste qui est régulièrement réservé à la question de la transition de genre dans les médias. Mais parmi les journalistes, d’autres voix se sont élevées pour dénoncer ces Unes et articles caricaturaux qui participent à la transphobie. C’est le cas de Tim Teeman, écrivain et journaliste à The Daily Beast, site d’information américain. La veille de l’interview de Bruce Jenner, il a publié cette tribune déplorant la course au trash subit par ce dernier et, plus largement, l’ignorance par les rédactions des enjeux de vie d’une minorité déjà fortement stigmatisée. Voici la traduction de cette tribune:

Les photos volées de Bruce Jenner, portant une robe marque une nouvelle baisse de niveau du traitement médiatique de la star de téléréalité. Et n’attendez pas que ces Unes atroces cessent avec sa confession à Diane Sawyer (ABC).

Les photos, qui s’étalent dans les colonnes du New York Daily News, semblent avoir été prises d’une colline située non loin de la résidence de Bruce Jenner à Malibu. Les photographes, blottis derrière leur téléobjectif, attendaient la bonne prise.

Maintenant que la police a décidé de s’attaquer aux paparazzis, Jenner pourrait donc les poursuivre pour non-respect de son intimité et de sa vie privée.

Mais ils ont eu leur cliché rêvé cette fois-ci : une silhouette dans une robe rayée. (Les photos, vulgaires, prises dans ce but, me rappelle les courbes féminines de « Percy et Mr et Mme Clark » de David Hockney.)

Mais que veulent vraiment les employeurs de ces photographes ?

J’aimerais dire que c’est réfléchi, éclairé et valorisant, mais ça ne l’est pas. Ces photographes –et tous les autres qui poursuivent Jenner depuis ces dernières semaines– ne veulent qu’une chose, soyons clair: une photo d’un homme, identifié et habillé comme tel, ressemblant maintenant à une femme.

Ils veulent: « Bruce Jenner: la bête curieuse. »

Ils veulent capturer et rendre l’image d’une personne en pleine transition de genre [période où une personne entame son parcours vers la reconnaissance et l’adéquation de son corps à son identité de genre, ndlr] aussi criarde et sordide que possible.

Ils veulent accentuer l’écart entre son physique actuel et celui qu’il avait en tant que beau et masculin athlète olympique.

Ce harcèlement photographique subit par Bruce Jenner est répugnant et me rend bizarrement, pour la première fois, emphatique et compréhensif envers un membre de la famille Kardashian.

Je me demande si ces photographes sont rentrés chez eux et se sont empressés de raconter à leur conjoint-e : « Je l’ai chéri-e ! J’ai cette incroyable photo de lui avec ses cheveux en QUEUE DE CHEVAL ! Une queue de cheval. Et je crois qu’il a teint ses cheveux. Sérieusement ». Heureusement, ces fanfaronnades sont accueillies avec les plus grands yeux au ciel que ces photographes ont jamais connus.

Un « homme devenant femme », devant leurs yeux, c’est ce que ces rédactions veulent. Ils veulent voir les signes physiques tangibles de la transition de genre que Bruce Jenner est sur le point d’annoncer à Diane Sawyer durant une interview spécial à ABC ce vendredi [24 avril].

Les photographes et journalistes attendant des attributs féminins typiques, comme le rouge à lèvres, les ongles vernis, chemisier et collier, mais ils veulent aussi des reliquats visibles et parlants de « l’ancien Bruce Jenner » : quelqu’un de bizarre – »bizarre » selon leurs propres critères étroits et bornés, cela va de soi.

ABC, comme Associated Press depuis mercredi, garde un couvercle étanche sur le contenu de cette entrevue de 2 heures [Vous pouvez maintenant retrouvez l’ITW de Diane Sawyer]

Dans une bande annonce, Jenner est filmé de dos, dans l’ombre, me remémorant immédiatement les sombres et sans-visage enregistrements style « clair obscur monde homosexuel » des années 60, dont émanait un parfum de « Qui sont ces mystérieuses, iconoclastes créatures qui ne sont pas comme nous? »

Une autre séquence dévoilée montre ce que les paparazzis souhaitait si voracement capturer sur le vif : Jenner, portant un haut bleu, cheveux longs, relevés à l’arrière, marchant et discutant avec Sawyer. Elle semble parfaitement inoffensive, en aucun sens bizarre du tout.

Mais, on nous promet « LA vérité ». Il y aura l’océan, un coucher de soleil et les fameux hochements de tête compatissants de Sawyer. Achète des Doritos en plus, Amérique. Voici le Super Bowl du coming out qui arrive.

« Toute ma vie a été la préparation pour ce moment », dit Jenner. Et sur sa famille: « Ils sont ceux dont je me préoccupe. Je ne me laisserai pas les blesser. »

« Ce chemin, les décisions », souffle la présentatrice.

Jusqu’à ce qu’il prenne le contrôle de sa communication publique, Jenner reste en état de siège. La photo de la robe mercredi montrait simplement une personne tenant une cigarette et ne regardant pas l’objectif. Alors, sauf à détenir un sixième sens qu’aucun de nous ne possède, les photographes et les journaux ont décrété que cette personne était Bruce Jenner.

Et l’analyse vestimentaire vaut autant que la dose perverse de psychanalyse en fauteuil de ces étranges traqueurs. Après avoir décidé que la silhouette était celle de Jenner, quelques sérieuses perversités se mettent en place : « Pendant qu’il marche dans sa propriété, la robe rayée de Bruce est balayée par le vent, donnant un aperçu de ses chaussures, qui semblent être des ballerines noires. »

Ce détail révèle des responsables photo de magazine, verres déformants au dessus de l’image d’une personne dont ils ne voient pas le visage, salivant: « Incroyable, il porte des ballerines, c’est notre exclu. » Un autre sous titre d’un cliché de silhouette sans visage indique: « Une nouvelle femme! Bruce Jenner sort de sa villa à Malibu griller une cigarette en enfilant une robe rayée. »

Une fois encore, comment peuvent-ils savoir que c’est Jenner ? Et même si c’est lui, et qu’elle est en transition, qu’est ce que « nouvelle femme » signifie ? Comment savent-ils comment il se définit lui-même et depuis quand il a commencé ?

Et ensuite, la légère déception : « Après avoir certainement aperçu les appareils photos, Bruce semble se cacher des paparazzis et rebrousse chemin. »

Cela semble être une surprise pour les rédacteurs.  Pourquoi diable cette personne, qu’elle quelle soit, ne souhaite-t-elle donc pas être photographiée à son insu, sans son consentement et à longue distance !? Il se pourrait que Bruce Jenner se sente légèrement oppressé, avec les hélicoptères survolant en boucle son domicile afin d’obtenir ce genre de clichés.

Le Daily News a été insatiable dans son suivi des choix vestimentaires de Jenner et ce qu’il pouvait signifier. Des cheveux plus longs, des ongles scrutés à la loupe… L’observation du corps de Jenner dans sa vie quotidienne a été impitoyable.

Un autre jour, Bruce Jenner a osé rouler en moto et a été photographié dans ce que le Daily News a résumé être une « brassière de sport sous un blouson ».

Pendant ce temps, son amour de lycée est surprise, parce que Bruce Jenner semblait aimer l’embrasser à l’époque, comme si –quoi ?- les personnes transgenres n’aiment plus embrasser les gens par qui elles ont été attirées à un moment de leur vie ?

Tout en me disant « Laissez le donc tranquille », il faut reconnaître à Jenner que, selon ses propres choix, il n’y a pas de communication mièvre sur le sujet, tant que son interview de deux heures à ABC ne prouve quoi que ce soit. Mais il avait le contrôle de cela, pas du harcèlement des paparazzis.

Jenner est marié (bien que séparé) à Kris Jenner, la permanentée et bronzée maman ours, qui n’a jamais clairement respecté le sens de la maxime de Noel Coward : « ne mettez pas votre fille sur le devant de la scène, Madame Worthington ».

La famille a fait fortune en sur jouant leur vie devant les caméras. Ils ne sont pas phobiques des caméras, ils sont caméra-dépendants.

Depuis qu’il prend part au cirque de l’émission Keeping up with the Kardashians, Bruce Jenner courtise la célébrité. Vendredi soir [24 avril, ndlr], il courtise encore la célébrité en donnant sa très annoncée interview à Sawyer. Il sera volontairement à la recherche de médiatisation quand il apparaitra dans l’émission attendue sur sa transition de genre. Mais il n’a pas de son propre chef consenti à être « paparazzé » à longue distance.

Les dernières nouvelles suggèrent que Jenner a mis son projet de série en pause, alors qu’il tente de guider ses enfants peu importe les choses qu’il traverse, et qu’il est encore sous le choc d’un accident de voiture où il est impliqué et durant lequel une femme est morte.

Il ou elle, Jenner veut faire ce que beaucoup souhaiterait faire –contrôler sa sortie du placard en tant que personne trans, et tout spécialement dans son cas devant le ridicule tourbillon médiatique autour de lui. Ce qui pose un défi aux médias comme à Bruce Jenner.

La révélation de vendredi soir laissera une trace dans le sable. Jenner peut devenir la première célébrité de premier plan à révéler sa transition de genre. Ce qu’il souhaite voir rester privé ou public après une telle déclaration reste encore vague.

Quand il est photographiée ou suivie aujourd’hui, il reste un Kardashian. Ce qui est une donnée importante dans les jours qui vont suivre –les médias vont-ils respecter son intimité et comment Jenner souhaite-t-il être traité ? Ou Jenner va-t-il coller à ce qui se joue traditionnellement à chaque révélation de la famille Kardashian ?

Si Jenner entame réellement une transition, les médias et particulièrement les tabloïds, vont-ils en parler de manière respectueuse et appropriée ? Deux mots qui ne s’associent pas facilement avec « Kardashian ».

Jenner doit espérer que cette interview donnée à ABC et sa téléréalité en préparation satisferont l’appétit des médias à pouvoir en faire une curiosité.

Malheureusement, peu importe les mots de Jenner- ou qu’il y ait des poursuites judiciaires suite à ces photos –cela ne va certainement pas décourager les photographes de ramper dans la poussière avec leur appareil, ou neutraliser l’appétit pour les photos et histoires autour de Bruce Jenner. A ce jour, dans une étrange danse, les Kardashian ont nourri la bête médiatique, plutôt que s’en éloigner.

On ne peut qu’espérer que, peu importe qui sera le ou la prochaine dans une robe rayée, il ou elle se retournera vers les photographes de la colline opposée et leur adressera un doigt d’honneur, ou plutôt un « doigt d’honneur parfaitement manucuré », comme je suis sûr que les légendes en feront état.

NB : Concernant son pronom, Bruce Jenner n’a toujours pas précisé s’il fallait employer « il » ou « elle » et si Jenner prendrait un autre prénom par la suite. Pour cela, et comme l’avait indiqué l’auteur de la tribune, nous avons choisi de laisser le « il » employé dans la tribune. Le site LGBT The Advocate l’expliquait encore hier.

Tribune de Tim Teeman, publiée initialement le 23 avril 2014 et traduite de l’anglais avec l’accord de l’auteur et du Daily Beast. (Retrouvez La tribune originale)

Traduction Mathieu Brancourt (Photo : The Daily Beast)

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